III. Proust

«  L’oeuvre d’art est le seul moyen de retrouver le temps perdu » 

  • Conception et jeu : Anaïs Muller & Bertrand Poncet
  • Création lumière : Diane Guerin
  • Vidéo : Romain Pierre

Création

Tournage et résidence au CONGO à Kinshasa du 27 septembre au 10 octobre 2021. En coproduction avec le théâtre de La Passerelle Scène Nationale de GAP et le Théâtre du Bois de l’Aune à Aix en Provence et le soutien de l’institut français.

Synopsis

Pour gagner du temps face à la mort « Ange & Bert », en mal de reconnaissance et plus hypocondriaques que jamais, s’en vont se faire soigner dans une ville thermale des Alpes. Arrivés dans les montagnes, le sanatorium n’est plus qu’une ruine, la neige complique tout. Implacable, le temps s’écoule. Désespérés, ils se mettent en contact avec un sorcier vaudou qui leur donne rendez-vous à Kinshasa.  Arrivée en République Démocratique du Congo, ils cherchent le sorcier dans tous les recoins de la ville, avant de comprendre que le rendez-vous avait été donné au « Kinshasa », un bar dans le quartier de la Goutte d’or à Paris. Le but de cette course poursuite contre la mort ? Faire une oeuvre qui marque à jamais l’histoire pour rentrer dans le panthéon des génies de l’éternité. 

«  Tant de fois au cours de ma vie, la réalité m’avait déçue parce qu’au moment ou je la percevais mon imagination, qui était mon seul organe pour jouir de la beauté, ne pouvait s’appliquer à elle, en vertu de la lois inévitable qui veut qu’on ne puisse imaginer que ce qui est absent. » 

Pour décortiquer une fois encore les mécanismes du désir et de fiction, le troisième volet des Traités de la Perdition propulse Ange & Bert, vers de nouvelles contrées, du côté de chez Proust. Sous les traits de deux snobs invités à un dîner mondain, Ange & Bert, toujours sur le chemin d’une meilleure compréhension d’eux-mêmes, tenteront, en cherchant à retrouver le temps perdu, de jouer ce qu’ils ne sont pas pour écrire une destinée qui n’est pas la leur, pour parvenir à la part cachée de ce qui fait leur tréfonds. Ne pouvant être les héros du 21ème ils s’inscrivent toujours plus en arrière à jamais désuet dans ce qu’on nomme La belle époque. 

Dans ce troisième volet, nous utiliserons les vidéos comme un moyen de faire avancer la trame narrative. En profitant des vidéos, Ange & Bert pourront se remémorer leurs souvenirs et revenir dans le passé, comme le fait Proust dans son oeuvre, mais aussi voyager et traverser des continents. Dans la première partie, « A la lumière des vieux modèles fanés », nous retrouverons nos héros, derniers dinosaures mondains d’un dîner déserté où face à face ils règleront méchamment les comptes des absents. Nostalgiques d’un monde et plus particulièrement d’une classe sociale qu’ils n’ont jamais vécue, ils énuméreront toutes leurs vieilles idoles, architectes, (pères, ou fondateurs) de leur snobisme improductif. Artistes incompris en mal de reconnaissance, il remue ciel et terre pour comprendre le processus d’immortalisation d’un créateur. Après s’être remémoré un voyage dans les Alpes, c’est à Kinshasa, qu’on retrouve l’énigmatique duo, à la recherche d’un sorcier qu’ils ont contacté par Skype, en direct, lors de la représentation, celui-ci veut les voir en « présentiel » sans cela il ne pourra rien faire. Alors, ils se rendent vers le Sud, traversent l’Azur, et encore plus loin, du côté de l’Afrique centrale pour y trouver une chaleur accablante. Manque de bol, le sorcier est à Paris, à les attendre au Bar le Kinshasa. Après être revenu d’Afrique, de retour sur le plateau, c’est une scène de déchirement à laquelle on assiste. Ange & Bert souhaitent faire bande à part, se désunir pour retrouver leurs solitudes, et être ce qu’ils sont par eux-mêmes et non avec l’intermédiaire de l’autre. Ce n’est plus dans un beau salon chic mais dans les bas-fonds d’une cave d’un adepte au sadomasochisme que se joue ce duel. Rivaux mimétiques chacun d’eux voudrait être un génie reconnu sans avoir à partager la gloire avec l’autre. Dans une dernière vidéo, ils vont, comme on va voir un psy pour couple, retrouver le sorcier dans ce fameux bar, le « Kinshasa ». Là le sorcier vaudou, transforme nos deux héros, en siamois. Liés l’un à l’autre par le bassin, ils comprennent qu’ils sont ce qu’ils sont parce qu’ils sont ensemble. Sans Ange il n’y a pas de Bert, sans Bert il n’y a pas d’Ange, sans muse il n’y a pas d’artiste, sans la possibilité du miroir que sont les yeux de celui qui nous regarde il n’y a pas d’objectivité sur nous-même. L’un sans l’autre il n’y a plus rien à raconter. Tour à tour dominant puis dominé, ils finiront par renoncer à l’opération qu’ils avaient voulue subir pour se séparer, le sorcier ayant subitement disparu. 

Les traités de la Perdition c’est l’histoire de la rencontre de deux oiseaux errants, de deux êtres qui, comme au bord de la route, attendent quelque chose ou quelqu’un, réclamant toujours plus de la vie. Ange&Bert se complètent et s’assemblent et se renvoient tel un miroir, l’image fantasmée d’eux-mêmes. C’est l’idée du double qui s’exprime par l’angoisse de savoir qu’on est incapable d’établir son existence par soi-même, l’angoisse de ne pas faire partie du réel. Un traité en trois volet et des thèmes récurrents : Fiction (comment faire une oeuvre ?) / Désir (Nos fantasmes nous appartiennent-ils?) / Déception (ce qu’on croit être le plus intime, nos choix personnels, sont, en réalité par le pouvoir de la fiction, le fruit d’un autre). Jouant du faux pour découvrir le vrai, Ange&Bert s’amusent à révéler tour à tour les coulisses de leur intimité et les rouages de l’oeuvre en train de se faire. 

Comment aujourd’hui interpréter une oeuvre, comme celle de Marcel Proust, quand on sait que pour un Américain le temps passé sur son smartphone chaque année équivaut à 20 fois le temps qu’il lui faudrait pour lire La recherche du temps perdu. Comment retranscrire une oeuvre aussi monumentale, sur un plateau de théâtre, Si nous avions une vingtaine d’acteurs/actrices, la possibilité de faire 10 heures de spectacles, nous pourrions peut-être tenter une adaptation. Je rassure ici les lecteurs professionnels, nous ferons quelque chose de plus simple et plus léger, voulant rester sur une durée de 1h15. Nous allons essayer de sortir la substance Proustienne, pour révéler ses obsessions, qui sont également les nôtres. Nous ne pourrons pas tout aborder, mais nous pourrons donner un voyage sensible, humoristique, et poétique de l’oeuvre.  Ce que nous avons compris avec la lecture de Proust, c’est que l’auteur qui ne sait pas qu’il doit se mettre dans la mauvaise position, dans la position de celui qui ne réalise jamais son désir, qui va d’échec en échec, ne pourra pas composer une grande oeuvre. Que ce soit dans le tragique ou le comique, tout le long des Traités de la Perdition, Ange & Bert, font face à des désirs jamais réalisés, à des échecs pitoyables.